18.8.08

Labourer l'amour

Aux dernières nouvelles, The Misfits était toujours le film favori de mon vieux Louis. On l'a regardé deux ou trois fois ensemble en vingt ans, et j'ai jamais compris vraiment pourquoi ce chef-d'oeuvre était plus touchant ou signifiant qu'un autre, mais Hamelin étant Hamelin, je n'ai jamais douté qu'une raison existait, et étant ce que je suis, que je la trouverais.

Par ailleurs, je n'ai jamais bandé sur Marilyn Monroe, et pas seulement parce que ses os pourrissaient déjà dans la terre avant ma mise bas. Jean Harlow ne me fait ni plus chaud ni plus froid, pourtant elle fut inhumée vingt-cinq ans avant l'autre, et Brigitte Bardot c'est pareil, qui respire encore. Comme quoi une bobine de celluloïd et un frigidaire jetés dans le vide ne tombent pas à la même vitesse, mais je digresse.



Dans ce film, Les Désaxés en français (ils ne perdront jamais la main, les Français, pour dénaturer un titre), il est question d'un tas de choses dont je n'ai ni l'envie ni la liberté de parler, ce qui était aussi le cas du scénariste, Arthur Miller, sauf qu'il se servit de ces contraintes pour écrire le film.

Quand je retranche la part d'envie et la part de liberté sur ma parole, il en reste encore, les bons jours. Ceci en est un, et voici ce qui reste:

J'ai cherché d'instinct un extrait du film pour répondre à cette femme que j'aime contre toute raison (elle m'avait laissé des pistes cybernétiques odoriférantes comme urine de biche aux coins ronds de la Toile, des appels, et qui donc voudrait aimer autrement que contre la raison?), d'instinct je le répète, parce que rien en Monroe ne m'excite alors que cette femme suscite le vif et le bon en moi, et que ce film en noir et blanc et gris est en teintes qu'elle n'a pas, elle qui est en couleurs, et j'ai pensé que peut-être c'était la figure de Gable qui m'achalait la mémoire, et oui, c'était un peu ça aussi, mais surtout...

Surtout, j'ai réalisé qu'il y a Cynthia dans le personnage de Roslyn Taber, celle qui insiste en pleurant pour que Gaylord abandonne ses laitues aux lapins plutôt que de tuer les lapins. Et il y a Kevin dans l'incompréhension de Gable, qui voudrait un peu de respect aussi pour ce qu'il est, lui, et qui n'est pas un lapin. Et là, il y a moi, qui ai compris Louis, et qui me suis senti comme ça aussi, souvent, sans jamais le sens de l'écrire ou d'en parler, ni même de m'en rendre compte.

A la fin, le plus important de tout a surgi. Je n'avais pas erré dans mon esprit en songeant à la femme de mon coeur en conjonction avec ce film. Je n'avais pas d'emblée réalisé pourquoi elle m'y faisait penser...

Entre elle et moi, la langue a toujours été très près du coeur et du cul, et quand nous en usions pour parler, il arrivait que nous recourions à l'anglaise. La langue anglaise offre un mot, feral, qui lui est exclusif. Aucune traduction ne lui fait justice. Et ce mot est le nôtre, à elle et à moi, pour toujours grâce au plaisir et la complicité qu'il nous a procurés.

Les chevaux, métaphoriques de l'humain moderne, qui sont capturés dans Misfits ne sont pas des mustangs. Pas des chevaux sauvages. Ce sont des feral horses, retournés à la nature après un passage par la domesticité. Ils me plaisent davantage que les innocents sauvages et me paraissent autrement plus dangereux. Kunta Kinte avait appris l'anglais et l'hypocrisie nécessaire à la survie quand il fallut lui couper la moitié du pied. Le cheval feral refuse d'être ferré, et il faut se lever tôt pour l'expédier à la fabrique de colle...

Elle, c'est le cheval. Feral. C'est Roslyn qui parle sans réfléchir et sans calcul et qui gâche en proposant de le payer le cadeau des cinq chevaux que Gaylord allait lui offrir, voire se donner à lui aussi. C'est aussi Marilyn Monroe ayant la peau de Clark Gable dans le désert du Nevada à force de folies: il s'est traîné jusqu'en Californie et a claqué douze jours après la fin du tournage. Même Scarlett O'Hara n'avait pu faire tourner Rhett Butler en bourrique comme ça. Ni la tragédie de perdre Carole Lombard ni ses missions aériennes en pleine guerre ni ses trois paquets par jour durant trente ans n'avaient eu raison de lui. Il fallait Monroe. Pourquoi n'a-t-il pas quitté le Plateau? Il pouvait pas plus que moi, je suppose...

7 commentaires:

gaétan a dit...

Wow j'admire votre écriture ce soir monsieur!

Mistral a dit...

Et moi votre timing pour me rebooster.

Gomeux a dit...

Il fait bon vous lire, misteur.

Mon petit traducteur virtuel traduit feral par sauvage.

Il saisit pas la nuance.
C'est de son époque.

Je connaissais pas le mot, merci.

Mistral a dit...

Me parle pas, toi! Je suis jaloux de tout cet air de campagne que t'as aspiré sans vergogne tandis que je fume mes indiennes dans les vapeurs d'insecticide du Bunker!

Héhé. Hope you enjoyed your getaway, et merci pour le petit velours ce matin.

Je parie que feral est incompris du traducteur virtuel parce que le terme relève plus du vice que la vertu. T'as un traducteur vicuel?

Gomeux a dit...

Pas encore trouvé la version vicuelle.
Ils se pressent pas pour la sortir, va savoir pourquoi...

Stéphane Ranger a dit...

Les Français ne dénaturent pas seulement les titres: voir ce qu'ils sabotent quand ils essaient de faire du rock n' roll. Ils n'ont juste pas le sens du groove. Leur force est ailleurs

Yvan a dit...

C'est vrai elle est ailleurs, comme votre plume exceptionnelle ici, monsieur C.

C'est une belle scène tirée de ce film dailleurs, très "théâtre extérieur". Si Marilyn ne fut jamais une grande actrice, je trouve que sa personne dégageait tout de même un parfum éternel de naïveté féminine qui fit date à l'époque.