28.8.08

En construction (Screw Derrida: je ne déconstruis pas)

On n'en est plus au temps des gros beus, et c'est tant mieux. Le grand gros cop était le même à Boston, Chicago, Montréal et Mexico City: il opposait une force bête et brute à une force bête et brute, il poliçait de massifs arrivages de population affamée, il jouait un rôle civilisateur selon l'idée que nous nous faisions de la civilisation. Encore enfant, à la fin des années 1960, je vivais au temps des beus, des interrogatoires menés avec un gourdin de caoutchouc et un annuaire téléphonique, des flics qui fermaient les yeux sur les infractions à la circulation pour le prix d'un journal ou d'une cup de café quotidiens, des jokes de chiens, véhiculées comme eau courante par la population honnête (du genre «Faut une douzième année pour entrer dans la police, c'est pour ça qu'ils en mettent deux par char») : quand on nous ramone avec le bon vieux temps, je n'ai pas l'humeur à rigoler, car c'est un temps fini et bien fini j'espère, qui a fait son temps: le beu, aussi révolu que le télégraphiste et le maréchal-ferrant. Pas un seul policier contemporain, pas même le plus épais taré du plus consanguin village du trou du cul de l'Alabama, ne souhaiterait qu'on réinstaure ce paradigme: le policier est né en même temps que le poète dans le même quartier, ils sont allés à l'école ensemble, ils tripent sur les mêmes actrices au cinéma et ne vont pas à la messe et jouent avec leurs enfants exactement de la même façon. Si on pouvait se figurer ça, autant ces abrutis de poulets que ces tapettes de poètes, si on pouvait s'échanger des services, puisque la police a besoin des poètes et que les poètes ont besoin de la police, que les deux ont besoin de légumes et de disques de Johnny Cash, que tout le monde a besoin d'autre monde un de ces jours pour jeter de la terre sur nous et combler le trou et mettre une pierre dessus, si on s'enfonçait ça dans le crâne, c'est pourtant pas sorcier, y a des malades qui deviennent thanatologues et des dégénérés qui font actuaire et des aberrations de la nature qui deviennent flics et des handicapés sociaux-émotifs qui se font écrivains, et y a des fermiers, aussi, pour les légumes, une belle bande d'illuminés ceux-là, et y a des gouines et des curés des astronautes et des conseillers municipaux, des filles qui tonitruent et d'autres qui la prennent dans le cul en gazouillant, y a de tout dans cette humanité chassée du paradis, juste ici y a des siciliens au teint cuit par les pierres sans pitié de leur patrie même après trois générations de neige, y a des dépanneurs coréens courtois comme un coussin de soie qui empoignent leur bat de baseball et t'éclatent la gueule si t'es un petit braqueur armé d'un automatique penché comme dans les clips et qui veut les douze dollars dans la caisse, y a des romanciers nègres géniaux qui ont commencé dans le taxi et qui pourraient pas conduire une bagnole pour sauver leur vie, y a des canadiens-français ahuris, la lie de l'occident pensant, qui s'imaginent issus de trois trappeurs, deux agriculteurs et une centaine de mythiques et virginales Filles du Roy. Si on les pousse un peu, ils finissent par céder sur le chapitre de la virginité, parce qu'on leur a en effet parlé de gourgandines autrefois, ils savent pas où, ils savent pas quand, et c'est fascinant de voir que ton peuple, six millions et quelques de lascars issus comme toi du dix-septième siècle en Nouvelle-France, préfère penser que ses mères fondatrices étaient des putains et des souillons édentées ramassées dans les caniveaux pestilentiels du quartier des Halles et shippées ici pour procréer, plutôt que d'admettre qu'il descend majoritairement d'indiennes franches, vertueuses et vigoureuses. Vertueuses parce que c'était pas des putains, pas parce qu'elles aimaient pas fourrer leur mari. Les Boomers nous ont tellement farci le crâne avec leurs horribles histoires de curés, de grande noirceur, de joug clérical, pour mieux faire ressortir qu'avant eux le Québec n'était qu'une succession de générations débiles à peine capable de se reproduire en attendant leur avènement, ils nous ont tant bourré le mou qu'on a oublié d'où on vient. Laissez-moi vous le rappeler. Nos ancêtres, ceux qui partirent de France, les troisièmes fils, n'étaient pas le genre de monde à qui on dit quand et qui ou quoi baiser et pour quelle raison et pour combien de temps. On a même oublié l'immensité de notre nouveau monde, et ce dont il avait l'air quand ces gars-là arrivèrent. M'en vais le dire encore une fois pour le bénéfice des obtus créationnistes: les gars ont pas attendu ces Filles du Roy de conte de fée qu'on vous a narrées. Ils ont marié des sauvages, paradoxalement beaucoup mieux léchées qu'eux et qui les dégrossirent à la longue. Ils les ont mariées sans curé, dans le bois, et ils sont revenus chaque saison, et ils furent heureux, enfin je l'ignore, et ils eurent beaucoup d'enfants, ça on le sait, et quand un Jésuite passait il les remariait et il baptisait la sauvage avec un beau nom chrétien et ça c'était votre lointaine aïeule, et la seule chose qui me retient de traiter tout mon peuple d'enfant de putains, bordel, c'est justement que ça l'arrange trop. Mon peuple est un enfant de sauvages! Voilà qui est mieux et dont on peut tirer fierté. On vaut mieux que ces Australiens qui s'aristocratisent astheure selon le plus ancien ancêtre bagnard déporté qu'ils peuvent se trouver ou s'inventer. Parce que même ces râclures de galères de la société Anglaise n'épousaient pas d'aborigènes. Ici, la vérité choquante mais cool est qu'on a fait la révolution française cent-cinquante ans avant Paris, et sans verser une goutte de sang bleu dans la poudre de perruque tombée sous le couperet. On a seulement crissé notre camp. Nos ancêtres étaient des Français que la France faisait royalement déféquer, ils ont décidé de la laisser s'anéantir à coups de langue et de mousquet, de plume et de calembours, et d'aller ouski fait frette et neuf et beau, et vaste et silencieux, nom de Dieu! Histoire de se dégourdir le gras.

C'étaient de sacrés gars.

4 commentaires:

É. a dit...

Amen !

Mistral a dit...

Sweet brother. Je pensais à toé toute du long, vu que j'étais pété comme tu l'as deviné, mais astheure c'est pus comme avant, j'avais mon compas dans l'oeil et ma boussole surnaturelle, astheure je me sers de toi pour me sortir du bois en ligne droite, you know. Enfin, j'imagine ta voix et tes rictus et tout ça. I guess my conscience is pretty ugly, come to think of it...

Gomeux a dit...

Y était calissement temps que kekun le dise.

Peut être parce que je suis pété pis toute, mais ce texte là m'enhardit!
Stie!

Yvan a dit...

Ça vous remet les pendules à l'heure de la québécitude ce texte.
Table rase magistrale. Merci.