27.1.13

Celle-là est pour Plum'…

J'y dois bien ça, depuis son billet du 7 janvier.

J'attendais un adon. Son billet d'hier me l'a offert. Il y est question de toutes sortes d'affaires et d'énergumèneries, on y sent Diogène de Sinope puer incognito à travers son tonneauminium et on y entend Platon par échos anonymes (ces deux-là ne pouvaient vraiment ni s'entendre ni se sentir), et Plum' à travers le temps poursuit la noble quête. Ce volet-là, il l'intitule simplement: Mais qu’est-il donc advenu de la belle éloquence d’antan?

Bon, ben, je souligne d'emblée que je l'sais pas pantoute. Ceci étant, j'offre ce qui suit en appui à la noble quête d'Ole Plum'...


«Connais-toi toi-même»


    Me suis délesté les entrailles et gargarisé avec de l'eau saturée de sel. Ressentais des envies thymiques de grand soleil, jaune impérial japonais. Suis sorti faussement souple dans le sec froid blafard, accablé de solitude à la façon des ivrognes et des poètes et des adolescents, pour les trois minutes qui me séparaient du métro vibrant et chaud d'humanité floue. Ai croisé le voisin dans l'escalier, une espèce de général à la retraite qui sortait son bouledogue. Lui ai encore trouvé une tête à traiter son frère jumeau de fils de pute.
     Je marchais donc en m'interrogeant sur la nature de mes désirs, les motifs même de mon existence. Il me semblait entendre la voix chevrotante de Socrate me commander de me connaître moi-même...  
     Le berceau de notre civilisation n'est pas un petit (im)meuble; il est l'oeuvre expérimentale d'un fort contingent d'artisans méditérannéens. Moins qu'il n'en faudrait plus tard pour ériger les cathédrales de France, moins qu'il n'en défile au générique d'un film de Spielberg, peut-être même guère plus que le nombre total de passagers de troisième classe qu'on enferma à fond de cale pour leur interdire l'accès aux chaloupes tandis que le Titanic coulait comme un mouchard mafieux botté de béton, mais ça fait quand même pas mal de monde pour un seul berceau, qui de miniature devint très gros. 
     L'un de ces ouvriers fondamentaux, recteur-fondateur athénien du Gymnase, prof et philosophe, un jour qu'il ratiocinait dans sa vieille Grèce, s'avisa soudain que le semestre tirait à sa fin . 
     Or, le raffinement du système dont il avait eu l'olympienne intuition  quand une olive—tombée du martini de Zeus lors d'une orageuse chicane théogonique—lui avait atterri sur le crâne, le captivait tant et trop depuis lors qu'il négligeait honteusement ses autres devoirs, plus prosaïques, dont le moindre n'était pas de sodomiser chaque élève au moins une fois avant le terme de la propédeutique. 
     Conception antique de l'éducation, certes, mais n'oublions pas qu'à l'époque dont je parle, la plupart des antiquités étaient flambant neuves. 
     C'était comme ça et puis c'est tout: Athènes définissait le beau, le bon, le vrai, consacrant une portion inouïe de ses vastes ressources à sculpter le corps et l'esprit de sa jeunesse mâle, et la transmission des savoirs, la culture de citoyens mûrs, libres et souverains de la première république de l'Histoire à partir de boutures ignorantes et frivoles, ce passage initiatique immémorial, Athènes estimait qu'ils étaient fonction de l'étroitesse des liens affectifs entre le pupille et son tuteur. Il va sans dire que cela n'allait pas sans mal au début, surtout pour le pupille qui se dilatait. 
     Fatalement, les plus horribles rumeurs circulaient depuis des générations dans les cours d'écoles élémentaires où les morveux, entre deux parties de pelote troyenne, leurs toges rapiécées maculées de cette boue qui facilitait tant la glissade au troisième but, mettaient en commun les bribes de désinformation véhiculées par leurs grands frères. La nature et les aléas du resserrement des liens tuteur-pupille, quels qu'en soient les véritables tenants et aboutissants, n'atteignaient donc jamais la mesure d'inconfort que l'imagination épouvantée des écoliers appréhendait. Néanmoins, les légendes nées au temps d'Empédocle vinrent à s'enfler au-delà de la masse critique; dans un topo que les survivants du défunt cours classique ne sauraient manquer de reconnaître avec déplaisir (car l'éventail des pièges grammaticaux qu'il présente et le style ampoulé propre au boustrophédon en ont fait, depuis la fondation de la Sorbonne en 1257 jusqu'à nos jours, l'outil de supplice favori des professeurs de grec ancien souhaitant punir le cancre de sa paresse et châtier le fort en thème pour quelque épigramme trop salace), le syndicat des mentors fit valoir aux membres de l'Aréopage—qui siégeait encore sur la colline d'Arès, je le mentionne pour situer tant soit peu l'époque en la distinguant de la suivante, où les sages de la cité déménagèrent leurs pénates sous le Portique Royal, au nord-est de l'Agora—la difficulté d'aborder les théorèmes euclidiens ou même la poésie d'Épiménide de Crète tout en galopant aux trousses de galopins callypiges qui détalaient à la vue d'une barbe comme si les flammes de l'Hadès, rouges langues de Minos, leur léchaient le derrière. 
     Quant à créer des liens affectifs à resserrer, il ne pouvait en être question sans user au préalable de liens moins spirituels, de préférence en solides lanières de cuir de vache. 
     Sensibles à la gravité de la situation, les sages chambardèrent leur ordre du jour- au point de reporter aux calendes grecques l'étude et l'adoption d'un projet de loi omnibus fort populaire qui aplanirait moult aspérités d'un seul gracieux coup de varlope républicaine: 
1. Décret: le monde est un vaste palet d'argile entre les mains du divin discobole et son centre est Athènes. Les insidieux sophismes relatifs à une quelconque rotondité de la terre étant de nature à troubler l'ordre public, quiconque sera trouvé coupable de les répandre sera frappé d'ostracisme, expulsé de la cité et condamné à marcher droit devant lui jusqu'à l'extrémité du monde pour s'y précipiter dans le vide.
2. Interdiction faite à l'équipe sportive féminine Les Pelotes Thessaloniciennes de rompre le contrat les liant au colisée de cette ville pour déménager à Lesbos dans le cadre de la prochaine expansion de la Ligue Nationale de Pelote Troyenne.
3. Mesure de stimulation  de l'industrie du verre et de la porcelaine: Lors de tout événement, fête publique ou privée, célébration religieuse, mariage, annonce de naissance, héritage, commémoration, etc. où l'on danse le sirtaki, les convives seront tenus de casser coupes ou assiettes aux pieds des danseurs à raison moyenne d'un morceau par convive.
4. Articles confidentiels (Ré: Commission Démétrios-Diogène, constituée l'an dernier avec mandat de trouver un honnête homme dans le grand-Athènes) Dépôt imminent: le rapport conclut à l'échec et recommande a) que la cité fasse une pension à vie au Commissaire Diogène pour services rendus à la République; b) que la cité exproprie le tonneau du Commissaire Diogène sis dans l'angle sud-est du dépotoir de la République, adjacent au quartier des lépreux, avec indemnisation préférentielle, lequel domicile fera partie de l'exposition permanente du musée des anachorètes hellènes d'Athènes après avoir été plongé dans un bain de vinaigre bouillant pour une période minimale de douze jours; c) que la cité acquière deux tonneaux neufs de forte contenance, lesquels seront déposés sur une fondation coulée dans le périmètre du terrain public des abattoirs rituels (zonage philo-boucherie) et offerts au Commissaire Diogène à titre gracieux - donation conditionnelle à l'approbation du Comité de salubrité, les grands-prêtres ayant déjà témoigné devant la Commission à l'effet que l'odeur dégagée par le Commissaire Diogène ne nuirait pas de façon significative aux opérations régulières de l'abattoir, après une raisonnable période d'adaptation (le comité des ressources éducatives étudie la possibilité de centraliser tous les stages en boucherie effectués par les ermites novices en fin d'études philosophiques aux abattoirs rituels, ce qui réduirait assurément le taux d'absentéisme pour cause de nausées chroniques prévu par les autorités religieuses suite à la relocalisation du Commissaire Diogène, du fait que les écorcheurs 3e classe- tâche: ablation des oreilles, de la queue et de l'appareil génital, ce qui les prive du masque olfactif familier disponible plus loin sur la chaîne de sacrifice, alors que les senteurs salées du sang se mêlent au fort fumet musqué montant des excréments, couvrant les ascétiques effluves distillés par les pores pestilentiels des intellectuels  dont l'aire de besogne est à proximité de l'appartement du Commissaire Diogène- auront déjà l'expérience du parfum de la philosophie ); d) le monopole d'État de l'huile d'olive fournira le carburant à lampe au Commissaire Diogène pour la durée de son existence en contrepartie de son autorisation pour l'usage perpétuel de son image de marque (incluant lampe, tonneau, mouches et peau de bête), son visage et son nom sur les étiquettes de bouteilles d'huile d'olive, qui sera renommée "Pure huile d'olive athénienne extra-vierge pressée à froid du Commissaire Diogène", de même que la permission d'utiliser le slogan :"Je cherchais un honnête homme, j'ai trouvé une extra-vierge!"
     Les sages, donc, se penchèrent gravement sur la question et Diogène n'obtint jamais son nouvel appartement. 
     Leurs délibérations menaçaient de s'éterniser, verrouillées entre les tenants du classicisme et les réformistes chevelus qui se présentaient sur la colline vêtus de toges en étoffe de Nîmes. Bref, aucune solution à la frayeur des garçons ne se profilait à l'horizon; augures et aruspices, appelés en consultation, se plongeaient dans la lecture des entrailles de volaille et y perdaient leur latin. Quant à la pythie, elle prétendait que l'oracle ne lui retournait pas ses appels. 
     En désespoir de cause, on interrogea un sage de passage, originaire d'Adorectum et séjournant à Athènes dans le cadre d'un programme d'échange de sages, un certain Bacchus Adoralanus dont la méthode qui consistait à enseigner couché tandis que la classe restait debout faisait merveille à Rome (quoique l'on murmurât qu'à la vérité, il devait bien plutôt cette étrange innovation à l'initiative de ses épigones pour qui il était trop douloureux de s'asseoir-mais les gens murmurent toujours), et ce fut lui qui trouva la solution. Il suffit, dit-il, de remplacer la ration de lait de chèvre de vos élèves par une double mesure d'hydromel, et je veux bien qu'on lise les résultats du match dans mes tripes s'ils ne filent pas doux comme des agneaux (ici, un éclaircissement s'impose: le peuple à cette époque s'informait des nouvelles du sport par l'entremise des entrailles de rat, nombreux donc bon marché du fait que l'Égypte interdisait l'exportation des chats. Ce mass médium économique donnait tous les scores des rencontres de pelote avec une surprenante exactitude, sans s'embarrasser d'éditoriaux ou de politique étrangère, mais son principal inconvénient résidait dans le fait qu'il salissait les mains). Ce qui fut fait, et il faut croire que ça marcha, autrement la Grèce Antique ne serait pas le berceau de notre civilisation. 
     Tout ça pour dire que Socrate—car c'est bien de lui que je parlais tantôt, le prof et philosophe négligeant ses devoirs prosaïques— s'avisa en consultant la liste des inscrits qu'il en était à la lettre Pi. Sans enthousiasme, il s'en alla trouver le grand Platon qui, redoutant ce moment, faisait de son mieux pour se dissimuler sous son lit; peine perdue, bien entendu, car ses pieds dépassaient. On ne l'appelait pas le grand Platon pour rien. 
     Tandis que Socrate déroulait sa toge en le suppliant de sortir de là par égard pour son âge avancé, Platon, feignant l'ingénuité, lui demanda ce qu'il faisait. Le maître répliqua: "C'est pour mieux te connaître, mon enfant!", réponse qu'il faut naturellement interpréter au sens biblique. Sur ce, profitant de ce que le vieux se trouvait emberlificoté dans les verges de tissu, Platon tira sur le tapis, l'envoyant valser au plancher et, s'enfuyant par la fenêtre, cria par-dessus son épaule d'un ton moqueur: "Connais-toi toi-même!" (Oui, il s'agit bien de la sentence que les anglo-saxons traduisent par "Go fuck yourself"). C'était la première occurrence, mais bien sûr pas la dernière, d'une phrase attribuée à Socrate dont la paternité revient en fait à Platon.
     Et c'est ce à quoi je songeais en arrivant au métro. Peut-être n'est-ce pas une si bonne idée de se connaître soi-même. Il y a certains aspects de notre propre nature que l'on se porte d'autant mieux qu'on les ignore. 
     Chaque année, Thèbes comblait l'un de ses citoyens au-delà de tous ses voeux avant de l'expulser sans espoir de retour, et ainsi se purifiait. Or, quelque chose me soufflait que j'avais  la tête de l'emploi. Qui veut être l'entière souillure de Thèbes, son phallus gangrené? Pharmakon, après tout,  signifie à la fois remède et poison...

16 commentaires:

helenablue a dit...

Et c'est ce à quoi je songeais en arrivant au métro. Peut-être n'est-ce pas une si bonne idée de se connaître soi-même. Il y a certains aspects de notre propre nature que l'on se porte d'autant mieux qu'on les ignore.

Je sais pas, je ne crois pas vraiment ça. Je pense qu'il vaut mieux ignorer certains aspects de notre nature tant qu'on a pas les moyens de les accepter, de les assumer voire de les revendiquer. Mais prendre conscience de ce qu'on est, tsé, et pouvoir ainsi sortir de la culpabilité empoisonnante, c'est bien. Faut juste que les choses se fassent dans les temps. Rien ne sert de courir... genre... Ces aspects de notre nature, on pense s'en porter mieux tant qu'on les ignore et pourtant, on s'en porte encore mieux quand on est capable de les faire siens. C'est quoi au juste être, si ce n'est être ce qu'on a à être avec son bagage à main!?

Mistral a dit...

J'ai affiché le texte à 10:36. À 11:20, tu l'avais lu, assimilé, compris, et t'avais rédigé ta réaction, et l'avais mise en ligne.

Wow. C'est fort. J'ai pas fini de le relire encore.

helenablue a dit...

Oh! Je ne suis pas à l'abri d'une nouvelle réaction... Ce texte est si riche. Tu me connais bien depuis qu'on se pratique et tu sais que je vais y revenir. Et qu'il va susciter en moi encore et encore, n'est-ce pas là toute l'étendue d'un texte remarquable. Chaque fois y revenir, et chaque fois y trouver autre chose?

Sans doute, ils vont être nombreux à le lire et à le distiller dans leurs propres alambics et puis ils vont être tout aussi nombreux à pas oser dire, pas oser se mesurer à l'effet miroir que provoque certains dires. J'ai revisionné ce matin entre deux échanges avec toi, méa culpa, une scène étonnante du Septième Sceau et pourtant, malgré avoir vu ce film un nombre incalculable de fois, j'ai encore trouvé autre chose. Le propre des œuvres qui traversent le temps me semble être là. Quand tu les relis quelque soit le moment, quand tu les revisionnes, quand tu les revoies, c'est toujours différent. Au gré de ton avancement.

Mistral a dit...

Bon. J'ai fini de me relire. Plusieurs fois. Presque tout digéré, analysé, catché.

So, Blue: kestu disais, déjà? J'étais trop distrait pour porter à ton autopsie textuelle l'attention qu'elle mérite.

T'étais rendue à bagage à main?

Mistral a dit...

Oh!

Le Septième quoi? Kossé ça?

Pat Caza a dit...

du jazz dans mes veines ta gomme, Dude
je regarderai plus jamais quelqu'un avec les pupilles dilatées de la même façon...

Le plumitif a dit...

ouaf!: )))

j’ai pas souvenir que le berceau de la civilisation m’ait jamais chatouillé les entrailles au point de me faire rire autant! (oui bon, rire immémorial dois-je tout de même préciser, qui vous néantise jusqu’aux grincements de dents...)

non mais, quand même... qui, après cette évocation (capiteuse certes, mais impitoyable à l’égard de tout idéalisme pédagogique nourri d’amnésie sélective), qui donc osera encore se plaindre du relâchement de nos actuels éducateurs face aux ardentes et sinueuses exigences d’une transmission du savoir digne de l’antique quête de l’excellence?

sinon, évidemment, toujours se méfier des combles... même avec un cours classique, on n’est jamais totalement à l’abri d’un éventuel glissement de pharmakon à pharmakos...

(entéka, les mots me manquent pour t’exprimer la bonne humeur que m’a value cet iconoclaste appui!)

Mistral a dit...

À quoi se trahit l'existentialiste sanctifié en pleine prime jeunesse?

Il connaît et il échappe parfois le verbe néantiser, le substantif néantisation. Ça suppose d'avoir traversé L'Être et le Néant, page-marécage après page-marécage comme un voyage au coeur des ténèbres et la jungle de Conrad.

Me souviens pas du dernier avant toi, héhé. Fifteen years ago at least. Before that, maybe two in a decade, and before that just one:me.

La néantisation m'a exalté comme concept, quand je l'ai compris: des semaines durant, j'ai emmerdé chacun de mes cent-cinquante congénères au Séminaire afin de leur offrir l'épiphanie en partage! J'utilisais l'image de la poignée de porte. Qui devait être celle de Sartre, somewhere in the goddamn book.

L'hiver de nos seize ans, aux premiers jours de janvier, derniers jours de congé, Blue Jean et moi et un autre gars que j'ai oublié sommes partis faire un tour de machine. On venait de lire In cold blood, La vie est ailleurs, L'étranger et kekchose de Sartre, Huis-Clos je crois. On avait gros à jaser. Ça urgeait, tant on bouillonnait d'idées, surexcités, surchargés, bouleversés par ces lectures; c'est ainsi à cet âge, du moins ça devrait l'être (la chance qu'on avait sans le savoir, misère, j'y ai souvent pensé depuis: la chance d'être deux, ou trois, ou plus à choisir des lectures communes, puis de pouvoir en parler après; ces livres-là doivent être découverts tôt, mais pas en solo, sans soupape, guys go sick sinon, real slow, j'en ai connus cent, toi aussi, à trente ans sont au post-doc en philo, à quarante ils campent huit heures par jour aux Archives Nationales, à cinquante ils ne sortent plus de leur studio, absorbés par l'entretien de leur site web, celui qui explique tout et qui expose la vérité. Ces gars-là ont baisé deux coups dans leur vie, trois en comptant la fois qu'ils ont payé, et ils n'ont plus regardé un autre être humain dans les yeux depuis... depuis quand, déjà? Savent pas. C'est là qu'ils réalisent. Qu'ils sont fous. Seuls. Assis entre des murs de livres, au milieu d'un cachot de livres, maçonné brique à brique au cours des ans, par eux-mêmes, et tous ces rangs de livres soigneusement cimentés alentour, classés, titrés, signés, imprimés en l'une ou l'autre langue qu'ils savent, tous ces monceaux de mots ont été ingérés, déjà, mais d'où vient-il qu'à l'intérieur, qu'en la caboche et la tripaille et le coeur, ils se soient tous confondus en cette espèce de soupe alphabits immonde, sûrie, sans rime ni raison, n'aspirant qu'au vomi?), anyway on a roulé jusqu'à Mont-Laurier sans même y penser, tant on jasait entier. Le jour allait tomber, on a poussé jusqu'au Lac-du-Cerf où monsieur Boismenu m'a remis les clés du chalet loué à l'année par ma famille depuis 1946, et il m'a vendu un sac de bûches d'érable sec, assez pour chauffer la truie deux jours et deux nuits.

À suivre: semble que j'explose mon allocation de 4 096 caractères.

On est où, là, Twitter? Tabarnak. 4 096 caractères, tout juste de quoi me rincer la gorge!

Mistral a dit...

Suite annoncée du comm tronçonné:

Le chemin était ouvert, mais la nuit déjà noire: on a mis les phares et cherché le chalet. J'y allais pus jamais, quasi, astheure, et never en hiver: les nerfs m'avaient manqué pour demander au bonhomme Boismenu la couleur et la distance et la place en fait ouskétait not'chalêt. C'est pas sorcier, en été: y en a que cinq, tous au bord du Lac. Mais le Lac, en janvier pis à noirceur, t'as fini de le traverser avant de le trouver. Anyway, on n'a eu qu'à suivre lentement le chemin, genre un mille et demi dans le bois, jusqu'au premier chalet. C'était pas le bon, mais le second cinq cent pieds plus loin a répondu aux clés, et les photos de mon grand-père à l'intérieur, posé parmi un paquet d'ex-chevreuils ou tenant une rutilante truite arc-en-ciel au bout d'une chaîne à bout de bras, 26 pouces, 26 livres, m'ont confirmé que j'étais entré au bon endroit. Dans ce coin-là, vaut mieux checker deux fois, paske si tu te fourres de chalet pis que le chasseur soul te trouve endormi dans son lit en rentrant bredouille, ton panache va r'tourner en ville su'l hood d'un Humvee. J'ai barré la porte anyway: le plus souvent, c'est le chasseur soul qui se fourre de chalet, or le tirer ça m'indiffère, mais le vider c'est la galère.

Blue Jean a parti un bon feu, l'autre gars m'en souviens pas, moi j'ai testé la bécosse.

Ensuite, on s'est débouchés des canettes pis on s'est écrasés su'l vieux Chesterfield défoncé pis on s'est accotés les Kodiaks délacés su'l bord d'la truie grondante en r'gardant fumer nos feutres. Nice & slow, de poésie et de philo, à demi-mots murmurés, jusque vers minuit. On était vannés. On voulait se coucher. Blue Jean s'est levé, enfournant une bûche dans la truie pour la nuit, et il a dit: «Bon, ben, les gars, on va dormir sur ça: l'existence précède l'essence!»

L'instant d'après, dans la seconde, il drope le tisonnier et se rue vers la porte et se précipite dans la nuit noire! J'ai cru qu'il avait pris feu. Qu'il se roulait dans la neige. Chavais pas quoi penser.

Il est rentré juste après. Me fixait. What the fuck, Beej?!!!

«L'existence précède l'essence, ki dit, l'autre avorton bigleux. Sauf qu'on a oublié de mettre du gaz à Mont-Laurier. En le disant, me sus rappelé. Chu allé checker.»

-Pis?

«Pis rien. Pus une crisse de goutte. Le char part pas.»

-Ouin. Demain, va falloir marcher jusqu'au village. Rapporter une canisse. Le bonhomme va nous ramener en towing...

«Huh huh... À condition ki tombe pas deux pieds de neige pendant qu'on dort, ton plan est bon. Sinon, on est là pour deux, trois jours, avant qu'ils décident de faire une ride en skidoo jusqu'ici...»

-Bon. Au pire.

«Sauf que moi j'ai faim! L'essence précède l'existence, j'ai besoin de fuel et Sartre est un sale con!»

gaétan a dit...

Sais pas laquelle précède de l'essence ou de l'existence mais en tout cas j'ai plus envie de me prendre au sérieux ni mon environnement itou pour le reste de la journée.... hahaha....

Le plumitif a dit...

: ))
osti man, là tu me ramènes loin en arrière...
je nous revois à cet âge, moi et mes potes de prédilection, marchant pendant des heures, péripatéticiens sans le savoir, discutant, disséquant, objectant, soupesant et, pour tout dire, délirant ferme fichtre dieu!
sans parler du camp dans le bois, que nous pratiquions aussi, tout particulièrement les fébriles discussions s’achevant saouls de plein d’affaires, en crissant un maximum de buches dans le poêle avant de sombrer aussitôt dans un semi-coma jusqu’au réveil brutal, au cœur d’une nuit de nulle part, en train de suffoquer de chaleur, de boucane, les voies respiratoires su’l bord de se réduire en poussière... juste le temps d’ouvrir la porte avant de resombrer, sans la moindre transition, pour se réveiller à nouveau, toujours au cœur de la même câlice de nuite plus crissement de nulle part que jamais, la face à moitié engourdie par le froid, tremblotant, juste le temps de refermer la porte, de se rentrer la tête dans le sleeping bag et recoma léger jusqu’au lendemain vertigineux…
pour l’Être et le Néant, parzempe, t’as quand même été plus précoce que moi... pour ma part, j’ai commencé à n’y rien comprendre seulement une couple d’années plus tard... mais dès que j’ai pataugé là-dedans, attention!... tu peux être sûr que le premier lymphatique à invoquer la "crise existentielle" pour justifier son marasme, y en avait pour des heures à se faire agonir: que le néant soit relativement démocratique, OK, mais la nausée émancipatrice là... wôwe menute! dans mon idée ça prenait quand même un minimum de dispositions, pas à la portée du premier braillard venu; conscience et déséquilibre hormonal, c’était à ne pas confondre mon tizami! (j’étais pas encore tombé sur Laborit...)
ouain... merci pour le joyeux flashback!

helenablue a dit...

Hum...Jamais lu L'être et le néant mais j'ai adoré ta petite histoire, l'essence précède l'existence! Elle me fait penser au psychiatre, psychothérapeute qui m'avait dit lors d'une de nos séances: 'On ne peut pas penser le ventre vide!'

:-)

Et cette chance dont tu parles, cette chance d'être plusieurs à choisir des lectures communes et puis à en parler... (hé,hé.. La description qui suit est "collector"... Le piège de l'intellectualisme! La vie vaut quand même mieux la vivre plutôt que de tenter de l'expliquer! Non?) me fait penser à cette chance qu'on a ici de pouvoir se parler, échanger, réagir, réfléchir! Une sacré veine tout de même, ces blogs qui permettent de dépasser la géographie et qui nous donne encore plus de possibles pour ouvrir notre esprit!


@ Plumi: Keske t'en dit de Laborit?

Le plumitif a dit...

ah ben Laborit... c’est sûr qu’après "l’existence précède l’essence", "la raison d’être d’un être, c’est d’être"; ça m’a donné à réfléchir... et cette idée que l’évolution du cerveau procède par ajout plutôt que par remplacement, c’est sûr que ça m’a aussi comme qui dirait titiller la moelle épinière...

Le plumitif a dit...

titiller avec un T...

Pat Caza a dit...

fuck, m'fait chier, mais des détails de ta seconde histoire me gossent
y'a pas de chasse qui se pratique au Québec en janvier à part celle du caribou et pis dans ce cas on parle d'expédition intense et me surprendrait qu'un chasseur en solo guerlot s'y aventure et de soir en plus, nope, je soupçonne un truc allégorique qui m'échappe
then, une poche de bois pour deux jours deux nuits dans un chalet inhabité qu'a besoin d'être réchauffé ?
mmm...une poche de bois, mettons trois brassées et j'suis généreux, trois brassées c'est une maudite grosse poche, mais même ça, deux jours deux nuits en janvier ?
j'pas man sur, man, pas sur...
mais faut dire que j'ai pas lu Sartre
seule chose que je sais à propos d'essence c'est que si ce bon monsieur Boismenu vous a refilé de l'érable c'est qu'il s'est rendu compte que les petits gars de la ville étaient en état philosophique avancé et qu'il pouvait leur raconter ce qu'il voulait parce que de l'érable, du vrai, c'est assez rare et à Mont-Laurier j'dirais presqu'autant que de la marde de pape et si t'en trouve c'est plus cher
mais bon, maybe de la plaine, ça ressemble un peu, mais ça a pas la même densité et dégage pas autant de chaleur et ça me ramène à ma deuxième gossure
deux jours deux nuits avec une poche de bois en janvier dans un chalet, j'espère qu'il y avait une bonne bibliothèque dans la maison...

Mistral a dit...

Héhéhé... Ça, c'est de l'editing!

Ajoutons que chu censé avoir barré la porte, ce qui aurait dû ralentir la sortie spectaculaire de Blue Jean.