9.2.13

La vérité Venne


J'ai promis d'essayer, pas de réussir. À contacter Stéphane Venne et obtenir ses lumières sur le texte exact de sa chanson, qui fait l'objet du précédent billet...

Eh bien, je suis dans l'obligation de vous revenir avec une claire et concise constatation. LE BOUGRE N'EST PAS UN BRANLEUX! Et de plus il est très généreux.

D'abord, il m'écrit deux lignes. La première («Je confirme: par des bouderies inutiles»valide les oreilles fines de Ginette Desmarais et MakesmewonderHum. La seconde nous félicite («Et "youppi" pour le réflexe d'aller au-delà de la surface des choses.»).

M'empressant de le remercier, j'en ai profité pour oser demander davantage. Cette histoire de virgules et de découpage du texte, ça compte, pour moi. Sauf qu'on n'imprimait pas les paroles, en général, quand on produisait un microsillon en 1971, et que les photocopieurs étaient rarissimes: outre le manuscrit original final, il ne pouvait exister que trois exemplaires originaux du tapuscrit agréé par l'auteur (vu qu'il le dactylographiait personnellement): le feuillet alpha plus deux copies carbone. L'ère de l'ordi approchait, exégètes et archivistes littéraires ignoraient encore que leurs métiers iraient bientôt rejoindre ceux de maréchal-ferrant et de typographe aux poubelles de l'Histoire. Mais pour l'heure, un auteur dépendait entièrement du papier pour archiver et conserver l'oeuvre en cours, et cette entreprise exigeait, autant que de la vigilance, d'avoir de la chance. Le papier s'égare, se perd, s'envole, se vole. Surtout, il brûle...  

Plusieurs se souviennent du cruel et violent incendie nocturne qui avait dévasté la belle vieille maison de Stéphane Venne en 2006, manquant l'asphyxier, lui, ses enfants et ses chats: au matin, une fois l'enfer éteint, le feu et l'eau et la fumée avaient tout emporté, dont quantité de manuscrits, y compris les inédits ainsi que les travaux en chantier (Venne, après vingt ans de silence, s'était remis à l'ouvrage).

J'ai donc hésité à le relancer à propos de cette question de ponctuation. À jeter de l'huile fraîche sur un vieux feu, so to speak. Ma mère s'est donnée un mal de chien à m'enseigner le tact et la délicatesse et l'empathie envers les malheurs d'autrui, et à défaut de pouvoir sans rigoler déclarer ses efforts couronnés de succès, reste qu'elle n'a pas élevé un absolu sauvage: j'ai retenu de tourner ma langue sept fois dans ma viande avant de l'utiliser. Malheureusement, maman avait sous-estimé mes besoins particuliers et souvent il s'avère que sept fois, dans mon cas, ne suffisent pas, mais enfin, c'est assez pour la plupart des situations ordinaires de tous les jours. Et je n'aurais donc pas relancé Venne, s'il s'était agi d'une situation ordinaire de tous les jours.

Sauf qu'être en communication avec Stéphane Venne, pour moi, c'est tout le contraire d'une situation ordinaire de tous les jours, c'est même à mon agenda depuis 1992. Et j'ai réalisé aussi que ce que m'inculquait ma mère valait en règle générale, pas en règle absolue. Tout dépendait de la personne à qui on s'adressait et de ce qu'on voulait lui dire. Or, Stéphane Venne allait certainement recevoir ma question dans le même esprit que je le ferais moi-même si on me la posait: en artisan du verbe pour qui les virgules ne sont pas des détails!

So I did, I dared, I thanked the man and then I asked: «Pouvez-vous m'éclairer sur la ponctuation?»

Cinq minutes après, il répondait: «Vous reviens...»

Ces points de suspension, là, ce choix plutôt qu'un point ou un point d'exclamation, soulageaient le léger doute qui me restait quant à mon intuition: pour lui, la ponctuation n'était pas une question vaine. Non, c'est pas un jeu de mots sur son nom, c'est juste un adon qu'il s'agisse du terme qui convienne.

Une heure et demie plus tard, il est revenu tel que promis, avec le texte intégral exact (mots, disposition, ponctuation), et dix lignes de propos frais en prime. Le relançant une dernière fois, j'ai sollicité la permission de les partager avec vous. Il me l'a accordée en un mot: «Go!»


Attention, la vie est courte

Paroles & musique : Stéphane Venne (1971)


Attention,
la vie est courte,
laissons tomber les jeux,
les trucs
et les scènes entre nous.

Un mariag’ d’amour,
c’est fragile.


Attention,
la vie est courte,
tout le temps qu’on passe à se battre
est foutu à jamais.

Viens,
mon amour, viens,
faisons la paix.

Nous
pourrons guérir
nos égratignures après.

Attention,
la vie est courte,
c’est pas la peine de
l’abré-
ger davantage

par des bouderies
inutiles.

Attention,
la vie est courte,
allons nous coucher dans le lit
de la vie douce.

Viens,
mon amour, viens,
faisons la paix.

Nous
pourrons guérir
nos égratignures après.

Tout’ la vie,
c’est tout’ la vie
mais pas une heur’
de plus.

As-tu vraiment
réfléchi
avant de dir’
« Salut »?

As-tu vraiment
réfléchi?

L’as-tu
vraiment
voulu? 

Attends, attends, atten…



Considérant la nature essentiellement orale de la chanson, je n'utilise pas la ponctuation (ni aucun autre procédé de transcription sur papier) selon ses habituels paramètres liés à la lecture ou à la littérature. C'est encore plus vrai dans le cas de cette chanson-ci, qui est encore plus "vers-libriste" que certaines de mes autres: rimes bizarres ou absentes, césures bizarres ou asymétriques, faites à la fois pour épouser la structure mélodique et à s'en distancer, de sorte que "bancal" devienne "normal", et puisse produire une singularité à la fois inattendue et non-apparente, toujours au profit de la rétention (le tandem Hugo-Brassens m'a donné le goût de ces procédés). Faut bien s'amuser... 

(SV, 6 février 2013)

15 commentaires:

Le plumitif a dit...

Belle générosité de monsieur Venne - que je me permets de remercier infiniment ainsi que toi-même! C’est un univers qui me fascine aussi, la chanson: les mots, les sons, la parole devenue musique mais en demeurant d’abord parole (ou se diluant dans une mélodie trop poignante). Quand je lis le texte d’une chanson tout en l’écoutant, j’essaie, sans nécessairement m’en rendre compte, de re-découper les vers pour que ça corresponde à la mélodie réelle. Et c’est toujours un exercice fascinant dès que c’est un peu raffiné (et cet exemple est d’autant plus édifiant que la rythmique a ici faussement l’air de la plus extrême simplicité). Alors là, évidemment, d’avoir le découpage exact, ponctuation et tout, wow! D’ailleurs la remarque sur les irrégularités "faites à la fois pour épouser la structure mélodique et à s'en distancer" recoupe aussi des choses très intéressantes écrites par David Byrne dans un livre récent (How Music Works) dont une partie explore certains de ses procédés de construction où texte et musique sont alternativement le socle d’une chanson.
Bon ben voilà... je peux juste redire merci. Et aussi peut-être, que tout ça me fait mesurer l’à propos du comm de Pat Caza sur le billet précédent: y a effectivement des monuments au Québec (et ailleurs, sans doute) qu’on arrive même plus à voir tant on nous agite en permanence des statuettes à 2 pouces de la face...

Mistral a dit...

Good Ol'Plum. Merci, buddy...

Anonyme a dit...

Intéressant. Merci.

M'avez refilé un ver d'oreille; tam tam dam dam, tam tam dam dam.

Le temps est bon; tristement heureux en musique et parole, dans une même chanson. Mystérieux, sapré tour de force.

...tam tam dam dam, tam tam dam dam...

Mistral a dit...

J'ai deux amis qui sont aussi mes amoureux.

Gomeux a dit...

C'est du bonbon ces billets sur Stéphane Venne, merci de partager!

Mistral a dit...

:)

Gaétan Bouchard a dit...

L'anecdote devient une grande histoire et, du coup, la vie est moins courte.

Mon père chantait souvent cette chanson avant d'aller travailler à 'a shop. Elle est inscrite à jamais dans mes gènes.

Mistral a dit...

Stie, ça tombe ben que tu débarques, j'allais me coucher en oubliant bêtement de te dire: hier, j'ai bu une shot de trop, pis j'ai parti une pétition sur le site de la Chambre Haute pour qu'on te fasse Sénateur.

Sorry...

helenablue a dit...

J'aime beaucoup ce billet pour diverses raisons: celles déjà invoquées par Plum, Gomeux et Butch; pour le côté belle histoire, c'est toujours doux les belles histoires, pour l'occasion qui nous est offerte d'entrer en relation directe avec Monsieur Venne, son il faut bien s'amuser un peu est délicieux mais aussi pour ce qu'il dévoile de toi que je connaissais déjà et sans doute tous ici mais que j'ai envie de souligner: ton opiniâtreté et ta truculence verbale qui pour ma part me ravit surtout particulièrement le sept fois dans la bouche de ta maman comme de toutes les mères qui dans ton cas ne suffit pas.
Ceci dit, je suis scotchée par l'utilisation de la ponctuation comme en parle Stephane Venne et de son importance! Là, j'avoue être subjuguée... Le bancal qui devient normal et ainsi triturer les mots pour en faire une mélodie, c'est fascinant de pouvoir voir comment ça se construit et ce qui l'est plus encore c'est qu'au résultat, on n'y pense vraiment pas!( à moins qu'on soit comme toi de la partie!)
Vraiment un chouette billet!

Mistral a dit...

Sept fois dans la bouche de ma maman? Jesus fucking Christ, une bonne chance que tu m'aimes, kossé ce serait si tu m'haïssais?

Tu t'en sors easy, maman ne lit pas mon blog. Otherwise t'aurais de la visite désagréable par le prochain vol ICI-Paris, hihi.

Mama no like her character defamed. Mama mean. Mama bad. Nobody mess with Mama. Trust me: I know.

helenablue a dit...

Lyes!
Ma langue aurait-elle fourché?

Ginette Desmarais a dit...

Votre blogue me donne matière à réflexion plus souvent qu’à son tour, et de plus, il me permet de lire non seulement vos billets au style et au contenu inimitables que d’autres ont mieux vantés que moi, mais aussi les commentaires de la Tribu, tous écrits dans une langue jouissive qui n’appartient qu’à chaque membre. Concernant cet épisode « Venne », il me donne à jongler en diable sur la création actuelle en chanson, et force est de constater que le génie créateur ne s’acquiert pas dans une « école de la chanson ». Il procède d’une excellente culture générale, de la maîtrise de la langue et d’une liberté intérieure absolue. Mais sans cette culture et sans cette maîtrise, l’élan créateur devient un hoquet, un borborygme, une misère. À propos de culture, le « Connais-toi toi-même » du 27 janvier constitue un déclencheur que j’ai copié collé pour le relire à tête reposée hé hé.

Mistral a dit...

Yo, GeeGee!

C'est vrai en hostie qu'on a bâti une belle et bonne Tribu ici, right? Maybe that's what's important. Sûr, je triche un peu, en crissant dehors les chiens pas de médailles, je fais ce que les Polyvalentes reprochent aux Collèges privés, j'écrème. Forcément, on a tous l'air plus intelligents. Dernière preuve en date: toi, qui nous a restauré le vers du souple fond de ton tympan!

«Connais-toi toi-même»... LYES. Si tu savais comme tu me fais plaisir. Vais te dire pourquoi. Ce texte est un fétiche. Il me rappellerait, si besoin était, pourquoi j'ai lâché l'école à seize ans.

Pour aller m'instruire.

Pat Caza a dit...

je transcris, pour ceux à qui ça chante, une note de bas de page du bouquin de Venne, Le frisson des Chansons
Elle m'a accrochée parce qu'il y parle du silence, mais je vous la refile parce qu'elle s'inscrit bien dans le courant des comms
" Je confesse que j'écoute moins de chansons que la plupart des amateurs de chansons. Je ne suis ni un accro ni un érudit. Et je n'écoute presque jamais de chansons pour meubler le silence ou pour couvrir le bruit du trafic, ou encore comme toile de fond d'une conversation ou du travail. Quand j'écoute, j'écoute. "
voilà
10-4

MakesmewonderHum a dit...

Je peux vous affirmer qu'il va faire frette en simonac, l'hiver prochain, du moins ça serait préférable... avec tout'l bois que j'ai fendu en fin de semaine pendant que vous, vous aviez l'intelligence d'inviter Stéphanne Venne pour y faire preuve des siennes, intelligence, sensibilité et générosité. Que dire de plus qui n'a pas été dit à part exprimer une certaine nostalgie sur la place de la chanson lorsque l'on voit tout ce secteur normal de la culture, musique comprise, se compresser en fichiers presqu'anonymes, exit supports palpables et livrets où on avait l'impression de partager un peu d'intimité avec l'artiste. Et que dire de ce monde de la convergence où on vous façonne dans la plus grande rectitude ces produits bien lessivés que l'on s'empresse ensuite de vous distribuer via les cannaux de la patente, radios, télés, monopolisant ainsi les salles de spectacles, pour ne pas dire les ondes en général. Aujourd'hui,conserver l'indépendance d'esprit qu'il faut pour tout créateur relève du tour de force. Ceux qui y arrivent ont tous et toutes ma profonde admiration, à ceux qui s'y sont cassés les reins et à bout de souffle, ma réelle compassion, d'avoit tenté.
Quelle leçon tirer du travail exceptionnel de Mistral par tous ces billets au fil des temps, nous rammenant à l'avant scène ces grands créateurs, d'ici et d'ailleurs sinon que celle du devoir collectif de mémoire. Pas une bête mémoire statistique mais une bien vivante à laquelle s'énergiser ensemble, pour mieux débattre quand ce n'est tout simplement qu'admirer ces orfèvres de notre culture.
Sans les Grignon, Félix, Mirron, ceux qui les ont précédés, ou auront marchés à leurs côtés, et tous ceux qui les suivront, nous ne serions, pour reprendre l'expression, qu'apatrides dans notre propre pays.