7.6.02

Virée au dépanneur. Sur Mont-Royal, le macadam est fermé à la circulation automobile pour la vente de trottoir, et l'asphalte est pavoisée d'oeuvres versicolores apparues durant la nuit. On forme un singulier duo, K me faisant la lecture et moi le guidant comme un aveugle, le détournant des arbres et des dos d'âne, lui frôlant l'épaule quand une voiture approche.
Je raconte à Annie que je comprends la dépendance au jeu: j'en ai souffert quinze jours en 1983, après que Natali s'en fut allée. Deux semaines durant, dans une sombre taverne de Rosemont, j'ai nourri de trente sous un insatiable, imperturbable bandit manchot. Puis plus rien. Ça m'est passé comme une fièvre.



Elle dit: «Il ya des gens, aussi, qui font cet effet-là...»



Kevin lit Les raisins de la colère avec ravissement, s'interrompant pour triturer le Petit Robert (quelle est la différence entre être métayer et prendre à fermage?).



Annie fait une entrée dans Les carnets rouges, puis retourne à Cet amour-là, de Yann Andréa. En principe, elle travaille dans 19 minutes, mais tout porte à croire qu'elle s'en fout.



Et moi? Je suis très occupé à être moi.

6.6.02

Retour de la pendaison de crémaillère des éditions Trait d'Union, au Carré Saint-Louis. Turgeon heureux, très présidentiel. Dominique Chénier en dangereuses formes.



Annie sirote un petit beaujolais pas piqué des vers en démontant mon ventilateur, celui qui gémit à fendre l'âme. Kevin descend sa Suprême en imprimant une page couverture couleur pour le manuscrit du roman d'Annie



On va se faire une de ces platées de vermicelli avec la sauce à Mario! La pasta non aspeta...
Kevin revenu rue Hutchison, pour finir de réparer le loquet. Annie sera contente d'économiser une porte neuve. Nous nous entendons, tous les trois, comme le sel, le citron et la téquila.
Écoute les monologues de Pierre Desproges. Rire jaune fondamental, grinçante intelligence d'outre-tombe. Fais gaffe toubib: j'ai piégé mes métastases! Souvenirs de Paris, de Valérie, de me faire bouffer les couilles quasi par le chien du chef quand ils nous a surpris dans les toilettes du restaurant ché plus lequel près d'une église ché plus laquelle...



Paris en juin: deux semaines suffisent pour se rappeler qu'on est bien chez soi, sauf si on est Parisien, cela va de soi.
Quarante-huit (bonnes) heures loin du Bunker. Serait temps de rentrer. Annie est partie travailler. Kevin a dormi chez lui, histoire de gérer son hôtel. Juin avance et toujours pas de livre à l'horizon. Faut que je fasse attention en traversant la rue.

5.6.02

Kevin et moi demandons grâce: Annie nous a gavés de civilisation sous forme de potage de poireaux marbré de crème fraîche, de grillades et de pommes de terre en robe des champs; quelque part entre les fraises et le fromage, ma ceinture cède.
Tout le mile-end fleure bon l'humus, la tourbe mouillée, le germinal. Annie travaille à son roman, excitée comme une puce sexy, et je picole gentiment à côté, tour à tour reprenant puis délaissant ma lecture. Dans la rue, les hassidim vaquent à leur vie avec un air de certitude tranquille, de conscience, de satisfaction séduisant. Les marchands de fruits s'agitent et le facteur tire la tronche en traînant de la patte: c'est jour de catalogues.
Tendre hier. Conciliation. Avec A, on s'est mitonnés mon premier bar-b-q de l'année, puis on a piraté des tounes de Claude Dubois et on les a jetées à la corbeille sans même les écouter, puis on a baisé sur une brave petite chaise qui n'avait vraiment l'air de rien.
I've dreamed of eden all my life

I find it more and more each day

Now everywhere I go across the land

I stand so proudly in the sun and say

I am home




Molly-Ann Leikin

East of Eden (An american hymn)

4.6.02

Sporadiquement, j'arpente mon territoire sans bouger de mon bureau, en consultant MontréalCAM. Je vais voir mes pingouins au biodôme, par exemple. À cette heure, ce qui frappe, c'est la quantité de camions au centre-ville, dans le Vieux-Montréal et, par extension, le Vieux-Port. Ces mastodontes innombrables irriguent les artères de la ville comme autant de globules rouges, charriant le boire, le manger, le papier-cul (ça, ce sont les globules blancs, je suppose). La cité s'éveille en pétant comme le proverbial géant assoupi et s'apprête à vivre sa journée.
Vous êtes-vous déjà installé à l'ordi avant d'être tout à fait réveillé? Soudain, une putain de corne de brume mugit de nulle part. Ça dissout le cérumen et ça chasse la chassie, c'est moi qui vous le dis.
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Je relis Sarek, d'Ann C. Crispin, un roman de trekker. C'est au violon que je me suis laissé brusquement happer par l'univers de Star Trek; confiné avec quarante voleurs dans une caverne froide, cacophonique et malodorante, le sommeil me fuyait et, couché à même le plancher de béton, j'ai trouvé refuge dans le rêve: la liberté de l'espace infini, la loyauté de personnages fictifs, la justice immanente d'un futur télévisé.
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Je suis là aussi. J'entends.

3.6.02

Roupillé on & off tout ce saint lundi comme une corde de bois.
Bertrand Laverdure annonce sur Graffiti que le texte de Mario paraîtra dans Moebius #94. J'appelle l'intéressé qui, stressé, se pointe dans l'heure. K et moi lui faisons fête. Arrive Éric Drouin, suivi de peu par Jean-Christian Mistral, ce grand fouet magnifique qui me ressemble en tous points, excepté le tatoo de faucon-dieu qui bleuit désormais toute l'ampleur trapézoïdale de son dos. Mon bébé, tatoué!

2.6.02

Kevin m'a réveillé en modulant une pétarade. Encore ivre d'hier, il a déjeûné comme a son habitude de deux hot dogs froids sans rien dedans et s'est recouché tout habillé. À chaque jour suffit sa cuite. On ne peut guère se soûler quand on est déjà soûl.



Bertrand n'est pas venu.



1.6.02

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Post Meridionem de musique et de broue. Kevin râle en silence et me zyeute et me checke au cas où je pognerais le cafard. À voir! Je m'en vais nous bouillir des fettucini, Alfredo, tandis que retentissent dans tout l'appartement les suppliants accents de Pagliacci.
Vu, dans l'ascenseur, ce graffito au feutre gras: C'est beaucoup plus propre! Bon concierge: on se le garde!



Mario appelle pour connaître l'origine d'une citation. Je la crois de Baudelaire, mais sans certitude. Lui recommande d'appeler Kevin, qui confirme, nomme le titre du poème et la page des Fleurs du mal où il se trouve.



L'un s'en vient avec de la bière, l'autre avec un sonnet à imprimer. Un samedi ordinaire.
3:30: visite de mon vieux Bertrand, engoncé dans un fuseau de cuirette. Allé danser au Passeport, à en juger par sa pochette d'allumettes. On a parlé du cancer de son père. On a parlé de son père. «C'est dur de le voir pleurer tous les jours. Depuis qu'il a accepté, c'est plus facile. J'aime m'en occuper. Ça me fait du bien...»



De ses cours de soudure. «À la fin de la journée, tu vois ce que tu as fait, c'est du solide!»



Du dernier roman de Louis, que je lui ai prêté et que je lui réclame. «C'est dur de lire quelqu'un qu'on connaît aussi bien. Même les tiens, j'ai de la misère, mais toi, je te connais trop.»



Il est reparti avec la nuit en promettant de revenir ce soir.